La Condition de Disciple dans un Contexte de Souffrance et de Perte

Republié avec l’autorisation du Mouvement de Lausanne, voir l’article original ici.

Cet article[1] étudie la relation entre la mission et la souffrance en se concentrant particulièrement sur notre méthode de formation de disciples pendant et après la COVID-19. La pandémie s’est propagée mondialement et, à l’heure où nous rédigeons ces lignes, elle touche 213 pays, cause de multiples décès, la perte de communautés, la perte d’emplois, l’augmentation des problèmes de santé mentale et l’aggravation de l’anxiété et de la peur. Elle a apporté une souffrance sans précédent à des millions de personnes dans le monde et pose donc la question suivante : comment l’Église peut-elle répondre à cette souffrance mondiale ? Ou peut-être plus précisément : comment l’Église devrait-elle s’acquitter de sa mission dans un contexte de souffrance et de privation ?

La COVID-19 a en outre touché tous les domaines de la vie, notamment la politique, la santé, la médecine, les affaires, l’instruction, les sports, les industries du divertissement, les médias et bien sûr l’Église ! Si la COVID-19 et ses conséquences, ont affecté notre vision du monde dans toutes les initiatives de la vie, et que cela risque de durer un certain temps, a-t-elle alors inspiré un nouveau paradigme qui exigerait un nouveau modèle de vie de disciple et de mission ?

Notre article aborde donc cette discussion à partir du modèle laissé par Jésus, à savoir la souffrance et le sacrifice inhérents à la vie de disciple, et en avançant qu’il est nécessaire d’engager le dialogue avec les théologies du Monde majoritaire dont l’expérience de la souffrance historique et contemporaine est un modèle prêt à l’emploi. La prise en compte de ce modèle prêt à l’emploi constitue un élément essentiel si nous voulons décoloniser les modèles occidentaux de mission et de vie de disciple.[2]

Souffrance et sacrifice : les caractéristiques d’un discipulat qui touche à tous les aspects de la vie

La question déterminante que je me pose est la suivante : si le mode de vie de Jésus inclut la souffrance et le sacrifice, comment notre vie de disciple dans sa globalité peut-elle s’articuler avec ces concepts ? Nous voulons suivre Jésus, mais seulement quand cela nous convient ou quand nous tirons profit de cette relation. L’appel impératif de Jésus à ses disciples est cependant le suivant : si quelqu’un veut le suivre, il doit renoncer à lui-même et porter sa croix (Matthieu 16.24 ; Marc 8.34 ; Luc 9.23). Renoncer à soi dans une société de consommation, matérialiste et individualiste, implique de souffrir et porter la croix, et signifie que nous sommes prêts au sacrifice, jusqu’à la mort, pour le Royaume de Dieu.

Cela implique donc que, si nos programmes et événements de formation de disciples ne préparent pas les chrétiens à comprendre et vivre la souffrance et le sacrifice, ces disciples ne suivront Jésus que lorsque tout ira bien. Il s’ensuit que, lorsque la situation deviendra vraiment difficile, ces disciples vont s’éloigner de Dieu. Par contre, si nous suivons Jésus comme l’unique style de vie possible et non comme une option, quand c’est pratique et agréable, alors nous allons mettre la totalité de notre esprit, de notre volonté et de nos émotions, et tous les aspects de notre vie – travail, famille, instruction, loisirs, finances – à la disposition de Dieu pour qu’il les utilise comme il lui plaît et chaque fois qu’il nous le demande.

Après l’enseignement sérieux donné par Jésus sur ce que signifie croire en lui et le suivre, beaucoup de Juifs l’ont quitté. C’est alors qu’il a posé aux disciples une question importante : « Et vous, voulez-vous aussi vous en aller ? » (Jean 6.67 NBS). La réponse de Pierre à cette question est très importante aujourd’hui pour notre vie de disciple. Il a répondu à Jésus : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de vie éternelle » (Jean 6.68 NBS). La réponse de Pierre est conditionnée par la compréhension que suivre Jésus, même quand c’est dur et difficile, n’est pas un style de vie optionnel, mais que sa propre survie en dépend. Et quand la vie de disciple n’est plus considérée comme une sorte de mode de vie alternatif, mais comme un impératif porté par la certitude que notre survie même en dépend, alors le récit change.

Un nouveau paradigme : un nouveau modèle de vie de disciple

Comme indiqué précédemment, la COVID-19 et ses conséquences donnent un nouveau cadre à notre façon de voir la réalité, et modifient et remettent en question tout ce que nous savons. Ce changement ne va pas seulement durer quelque mois, mais, selon de nombreuses projections actuelles, pendant des années. Le nouveau ne va pas nécessairement remplacer l’ancien et le rejeter complètement, mais nous allons voir un nouveau paradigme, une nouvelle compréhension de notre réalité existentielle.


Transforming Mission: Paradigm Shifts in Theology and Mission, 20th Anniversary Edition b David Bosch

David Bosch, suivant la théorie des paradigmes de Thomas Kuhn, a relevé les diverses mutations de paradigmes en théologie et en missiologie qui se sont produit au cours des différentes époques du christianisme que sont le christianisme primitif, la période patristique, le Moyen-Âge, la Réforme, l’ère des Lumières et l’ère œcuménique.[3] La théologie et la mission modernes, enracinées dans les traditions du siècle des Lumières, ont façonné depuis si longtemps notre image du disciple. Il en résulte un modèle de vie de disciple dichotomisé et influencé par le mythe du progrès, un modèle qui cloisonne notre vie de sorte que le christianisme semble être pertinent le dimanche, mais pas du lundi au vendredi sur le lieu de travail. En outre, la composante consumériste de la vie moderne ou postmoderne a façonné notre vie de disciple en y incluant l’idée d’options, de progrès et d’envie.

Si, dans le contexte postmoderne, l’Église émergente – avec son modèle d’un discipulat fondé sur la globalité de la vie et qui s’exprime au travers de communautés missionnelles[4] – a ébranlé le modèle précédent de discipulat, celui-ci n’a cependant pas été complètement déconstruit. Sur ce point, nous avons un apport très utile avec l’analyse pénétrante de Michael Stroope sur l’usage problématique d’un langage de la mission qu’on ne trouve pas dans le texte biblique et qui est lié à la conquête et au colonialisme.[5] Sans pour autant abandonner le langage de la mission, la thèse de Stroope nous permet de décoloniser la mission et la compréhension du discipulat. Cependant, un ingrédient clé manque dans ce processus de décolonisation : il s’agit d’une perspective extérieure qui n’est pas façonnée par une vision de l’ère des Lumières. C’est là que la compréhension du discipulat et de la mission proposée par certains chrétiens du Monde majoritaire est nécessaire.

Dès lors une question cruciale se pose : si le coronavirus a mis en évidence la finitude de la vie humaine et la réalité de la souffrance et de la douleur, de quel type de disciples avons-nous besoin pour en former d’autres dans ce contexte ?

Les notions de souffrance et de sacrifice sont relatives. La souffrance des chrétiens du Monde majoritaire qui font partie des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants économiques sera très différente de celle des chrétiens européens blancs de la classe moyenne. Je ne prétends pas que les Africains, les Asiatiques ou les Latino-Américains ont le monopole de la douleur et des traumatismes. Ce que je souligne, c’est le fait que l’histoire de certains pays du Monde majoritaire (Afrique, Asie, Amérique latine et Caraïbes) prouve que certaines régions du monde ont souffert d’injustices systémiques et institutionnelles comme la traite des esclaves, le servage sous contrat (d’endenture ou d’engagisme), l’impérialisme, le colonialisme et le néocolonialisme. C’est ce qui fait que les chrétiens du Monde majoritaire sont habitués à la souffrance et la douleur. En outre, l’héritage de ces injustices institutionnelles continue à se faire sentir dans la vie de tant de personnes issues du Monde majoritaire. Un exemple récent est la représentation disproportionnée des personnes appartenant à la minorité ethnique noire et asiatique (Black Asian Minority Ethnic – BAME) dans les services de première ligne au Royaume-Uni, qui a entraîné la mort de nombreuses personnes BAME pendant la pandémie. Bien que le coronavirus touche tout le monde, que l’on soit riche ou pauvre, blanc ou noir, il est devenu évident, d’après les données de l’Office of National Statistics (service national des statistiques du Royaume-Uni) et de Public Health England (Agence de santé publique en Angleterre), qu’il représente un risque plus important pour les communautés plus pauvres, notamment les personnes BAME.[6]

Points de vue des théologies du Monde majoritaire sur le discipulat englobant toutes les dimensions de la vie

Ayant fait valoir que les personnes issues du Monde majoritaire semblent souffrir davantage en raison de problèmes systémiques et structurels dans notre monde injuste, nous pouvons à partir de là proposer un modèle et un cadre de référence qui permettent à l’Église du monde entier de puiser dans les théologies du Monde majoritaire pour envisager des modèles de discipulat enracinés dans la souffrance et le sacrifice causés par l’inégalité économique et sociale. Nombre de ces théologies contextuelles trouvent leur origine dans le contexte de la privation et de la douleur. Prenons pour exemple la Théologie de la libération qui a été développée dans le contexte de la pauvreté socio-économique en Amérique latine, quand l’Église catholique s’engageait au côté des personnes pauvres et des personnes marginalisées.[7]


Born from Lament: The Theology and Politics of Hope in Africa by Emmanuel Katongole

Dans le contexte africain, la Théologie noire est apparue en Afrique australe pour contester l’injustice systémique causée par le régime d’apartheid. La théologie politique africaine qui a été élaborée ailleurs sur le continent a également quelque chose à proposer en termes de théologie de la lamentation. L’ouvrage du théologien catholique ougandais, Emmanuel Katongole, en est un bon exemple. Dans son livre, il parle du mal et du traumatisme du récent conflit au Congo et de la nécessité de savoir se lamenter.[8] Si ces théologies ont une chose en commun, c’est qu’elles considèrent l’herméneutique au travers du filtre de la souffrance des pauvres et des opprimés, et que leur compréhension du discipulat est donc enracinée dans l’humilité et le sacrifice de Jésus et dans l’influence de cette humilité et de ce sacrifice pour façonner sa pratique du ministère.

Les chrétiens du Monde majoritaire, qui se sont installés en Europe ou en Amérique du Nord en raison de divers facteurs migratoires, viennent avec cette notion et cette expérience du discipulat. Les chrétiens de la diaspora comprennent donc par expérience qu’un discipulat qui englobe toutes les dimensions de la vie implique différents types de souffrance et exige des sacrifices. Si nous voulons que l’Église puisse bien faire la formation des disciples et mener son action missionnaire dans le climat actuel dominé par le coronavirus, il nous faut comprendre, comme Jésus, la souffrance et le sacrifice. Une partie de cette action missionnaire consistera à utiliser la notion de la défense, par solidarité avec elles, des personnes pauvres qui sont davantage touchées par cette crise, notion qui est présente dans la Théologie de la libération.

Plusieurs organisations para-ecclésiastiques et agences missionnaires occidentales se sont déjà engagées dans un discipulat englobant toutes les dimensions de la vie, mais je pense que ce qui manque dans ces conversations et organisations, ce sont les voix du Monde majoritaire. Je suis bien conscient que beaucoup n’ont pas sérieusement tenu compte des opinions des théologiens du Monde majoritaire dans leurs programmes de formation de disciples englobant toute la vie ou n’ont pas employé de personnel du Monde majoritaire dans leur organisation. Il me semble que, dans le climat actuel post-coronavirus, il deviendra important de consolider nos ressources et de trouver des moyens pragmatiques de partenariat afin que nos activités de formation de disciple puissent être enrichies par les expériences des chrétiens du Monde majoritaire, notamment ceux de la diaspora en Occident. Qu’y a-t-il de plus passionnant que d’entendre la voix de théologiens africains ou latino-américains dans nos apologétiques, nos conversations autour de l’Église missionnelle et nos formations de disciples en Occident ?[9]

Remarques finales

Ce bref article avait pour but d’étudier les opportunités et les difficultés que présente le nouveau contexte de la COVID-19 et la façon dont nous y répondons en tant que personnes de foi. Je me suis surtout intéressé à la souffrance et au sacrifice de Jésus comme caractéristiques d’une vie de disciple englobant toutes les dimensions de la vie, nécessaires pour comprendre la douleur et la privation causées par la COVID-19. Ces caractéristiques d’une vie de disciple sont fortement mises en avant dans les théologies du Monde majoritaire en raison du vécu de ce dernier, marqué par les injustices socio-économiques. J’ai suggéré que, si l’Église du monde entier veut comprendre un modèle de vie de disciple englobant toutes les dimensions de la vie et enracinée dans la liminalité et l’humilité, elle a des leçons à apprendre des chrétiens du Monde majoritaire. Pour cela, nous avons besoin d’un partenariat égalitaire qui fasse participer la voix des théologiens du Monde majoritaire au mouvement occidental de discipulat englobant la totalité de la vie.

Notes

  1. A preliminary version of this paper was first published in May 2020 as an article on the Hope 15:13 website, https://hope1513.com/2020/05/06/coronavirus-a-new-paradigm-for-discipleship-and-mission-by-rev-israel-oluwole-olofinjana/ 
  2. J’utilise l’expression décoloniser la mission dans le sens où la pensée occidentale a façonné pendant des années, et donc colonisé, notre compréhension de la mission. Décoloniser la mission implique examiner comment les chrétiens du Monde majoritaire comprennent la vie de disciple et la mission. 
  3. David Bosch, Dynamique de la mission chrétienne : Histoire et avenir des modèles missionnaires, (éditions Karthaloa, Haho et Labor et Fides : 1995), 241-253. 
  4. Les communautés missionnelles, telles que définies par le réseau Gospel and Culture (littéralement : Évangile et culture, en français), sont des communautés appelées à symboliser la compassion, la justice et la paix du Royaume de Dieu. Leur caractéristique distinctive est que c’est le Saint-Esprit qui les crée et les soutient. See Darrell L Guder (ed), Missional Church: A Vision for the sending of the Church in North America (Grand Rapids, MI, Wm. B. Eerdmans Publishing, 1998), 142. 
  5. Michael Stroope, Transcending Mission: The Eclipse of a Modern Tradition (London, Apollos an imprint of Inter-Varsity Press, 2017). 
  6. La discrimination en première ligne de l’épidémie de coronavirus pourrait avoir joué un rôle dans le nombre disproportionné de décès parmi le personnel BAME de la NHS (Service national de santé britannique). Données au 14 mai 2020 : https://www.itv.com/news/2020-05-13/discrimination-frontline-coronavirus-covid19-black-minority-ethnic-bame-deaths-nhs-racism/
  7. Voir, par exemple, Gustavo Gutierrez, Théologie de la libération (Liesle, France : Éditions Perspectives, 1974). 
  8. Emmanuel Katongole, Born from Lament: The Theology and Politics of Hope in Africa (Grand Rapids: Eerdmans Publishing, 2017). See also Cathy Ross, ‘Lament and Hope’, accessed 6 May 2020, https://churchmissionsociety.org/resources/lament-and-hope-cathy-ross-anvil-vol-34-issue-1/
  9. Editor’s note: See article by Stian Sørlie Eriksen, entitled ‘Immigrant Majority Church in the West’, in July 2019 issue of Lausanne Global Analysis https://www.lausanne.org/content/lga/2019-07/immigrant-majority-church-relations-west